Epreuve n°1 : Le Lac
Le Lac, clair et diaphane et immobile comme un miroir, et pourtant si opaque dans ses fonds. Lorsque l'on s'y regarde, on ne s'y voit pas vraiment. La petite fille est effrayée, de voir toute cette vase accrochée à ses cheveux, souiller son visage. Pourtant, dans le lac miroir, il n'y a rien, qu'un reflet fidèle. Mais elle est la seule à se regarder. Alors que dans sa gorge sont restés coincés les hurlements et bouillie de larmes chaudes et réconfortantes, c'est sur son visage que toute cette boue resurgit. En passant par l'âme, elle a modelé la petite fille comme une sculpture de la seule glaise que l'enfant connaisse d'elle même. Quiconque la verrait de l'extérieur verrait une petite fille dans une robe blanche et délicatement dentelée, avec de longs cheveux noirs et souples. Se penchant sur un lac, qui ne fait que renvoyer l'image de cette petite fille ordinaire à la robe immaculée, écarquiller les yeux et frémir d'horreur, se frottant fiévreusement les cheveux, le visage, comme pour en faire partir une tâche. Tel est le Lac de l'invisible. Ce n'est pas la première fois que l'enfant se trompe. A l'école, au temps de la vie, on lui avait fait comprendre que c'était mauvais mais que ce n'était pas grave, qu'elle se rattraperait la prochaine fois. Elle pense se souvenir que tout cela fonctionnait avec des chiffres, qu'il s'agissait de gagner. Aujourd'hui c'est différent. Certaines erreurs ne rentrent pas dans des cases et ne se disent à personne. Il n'y a personne d'ailleurs. Tout est immobile, silencieux, fantomatique. On n'entend même pas les oiseaux, au lac de l'Opprobre.
The spiral
Parvis glacé du palais des ombres. La petite fille semble endormie. Bouche entrouverte, cheveux détachés, longs et noirs, emmêlés. Les joues sont encore rosées du tumulte d'où elle revient, la respiration saccadée, qui soulève son petit corps, soulagé, épuisé, allongé en biais comme une volute, sur une spirale ralentissante. Autour d'elle, un ciel marron grisé, où gronde encore la fin de la tempête et les derniers éclairs craquent, illuminant l'obscur par intermittence. A peine quelques objets s'entrechoquant, des papiers qui volent comme des rubans, le crissement des ailes de libellules géantes, et d'insectes moins engageants, emportés par les derniers tourbillons. Puis, les sifflements se font moins forts. Le ciel s'est cassé en deux, laissant place à un rayon de lumière qui met définitivement fin au tournoiement de la spirale. Bientôt, après de longues minutes de silence, les premiers pépiements d'oiseaux, d'abord hésitants puis de plus en plus affirmés se font entendre. La petite fille ne se réveille pas. Seuls ses doigts sont en alerte, serrant contre le tissu turquoise de sa robe, le talisman ramené d'outre tombe. Derrière les paupières, se rejouent toutes les batailles où elle a failli laisser la vie. Dans les yeux, il y a l'ombre, la poussière tournoyante, les cris terrifiants que personne n'a jamais entendus, les doigts glacés se serrant contre sa gorge. Les doigts de la pénombre, à qui elle a arraché, presque à bout de forces, la clé qui allait lui rendre Athénata. Elle le sait, rien n'était encore fini. La plus grande règle régissant le monde est enfreinte. Elle devra donner quelque chose en échange. Ce n'est plus à la mort, c'est à la vie qu'il va falloir payer une contrepartie. Pendant que la vague de chaleur affleura dans les veines d'Athénata, que ses joues et ses lèvres deviendront aussi rouges que sa robe de bal, que ses membres raidis, engourdis, trembleront à nouveau, la petite fille ne pourra fuir sa punition. Peut-être même ne pourra-t-elle pas contempler le Souffle. Elle dort, pour l'instant, d'un épuisement de plomb. Seule l'agitation des cauchemars d'où elle revient la secoue. Et cette clé qu'elle ne lâche pas. Il faudrait que rien de tout ça ne s'arrête. Dans les yeux crépusculaires, les corps à corps ténébreux du royaume des ombres qu'elle n'a eu aucun scrupule à anéantir. Ce qui l'attend quand elle se réveillera, c'est une bataille avec la Vie, dont elle a déjoué l'équilibre. D'autant plus effrayant qu'elle lui voue beaucoup de respect.
Inspiré de "The spiral of Dreams" par Anne-Julie Aubry
Bleue
Elle est juste un fantôme qui croit en savoir beaucoup sur la vie, sur la mort, et qui parfois joue à cache cache avec avec les lumières et l'ombre. Parfois elle a l'impression qu'à son âge encore un peu jeune, elle a déjà tout vu de la vie, bravé toutes les tempêtes, combattu toutes les guerres, ressenti tous les sentiments qui peuvent exister dans l'esprit ou le cœur d'un humain. Que lui reste-t-il ? Elle a cru que sa grande sensibilité d'autrefois, et son amour des mots, pouvait faire d'elle un guide pour des plus jeunes qu'elle, à l'âge où les premières bourrasques tombent soudain sur la vie, comme ça, et font tomber chacun de son socle, comme ça, sans qu'on le leur dise vraiment. Mais même cela, au final, elle en ressort égratignée.
Désabusée, est-ce vraiment cela que je suis ?
Suis-je vraiment en train de m'éteindre ?
Tous les matins, je m'habille avec le brouillard.
Dans l'épaisseur de la brume, elle y voit de moins en moins. Elle n'est même pas certaine que les gens alentour la remarquent. Elle n'est même pas certaine de sentir son propre corps qui devient nuage.
Un jour, je n'entendais plus mes propres pas fouler le sol. J'ai baissé la tête. Mes pieds étaient devenus un brouillard intangible et froid. Le lendemain, il s'est étendu à mes jambes, à mon ventre, à mon buste. Je n'avais pas peur. Qui de mon corps ou de mon âme était le plus engourdi ? Je n'avais pas peur, et ça ne faisait pas mal, j'étais juste résolue. Peut-être à peine un peu triste mais, comme si je regardais en spectatrice, le film de quelqu'un d'autre. Les sentiments, fines gouttelettes qui s'étaient cristallisées, ne coulaient plus.
C'est un soir ou un jour, elle ne le sait plus bien, car tout est devenu sombre. Alors qu'elle dort recroquevillée dans sa couverture en nuage, elle sursaute. Elle qui ne sentait plus rien depuis des semaines, a l'impression que l'on vient de lui tapoter l'épaule, gentiment, imperceptiblement. Elle se tourne, encore ensommeillée, et plonge immédiatement dans deux yeux lumineux et extrêmement profonds qui la regardent, avec une bienveillance et une indulgence qu'elle n'avait pratiquement jamais vue chez un être humain. La main se tend, blanche et fine, elle l'attrape, elle sait qu'il n'y a pas besoin d'hésiter. Les deux yeux bruns sont emplis d'une lumière qui tout de suite la met en confiance. L'être qui vient de transpercer le brouillard est pâle avec des cheveux d'or, son visage est ovale et fin, et elle sourit. Elle a des lèvres douces comme des lèvres de poupée dans un visage qui semble capter la lumière. Elle ne lui pose aucune question. Ange ? Fée ? Apparition ? Mais tout cela est réel. Car dès que la main a touché la sienne, elle a senti ses doigts redevenir solides, et le sang irriguer son corps à nouveau.
Autour de nous, une tempête s'est levée, et a commencé à tambouriner.J'ai entendu son rire, et la voix était douce, rassurante et enjouée à la fois. Nous nous sommes donné la main pour franchir les tourbillons et les rideaux de nuées menaçantes. Nous les avons chassés à coups de rires et de mots. Les tornades étaient devenues un jeu. Elles nous faisaient valser, nous dansions. Alors que tout grondait autour de nous, nous ne craignions rien.
Elle se sentait à nouveau envahie d'émotions, qu'elle ne s'expliquait pas. Elle était sereine. Quelque chose qui ressemblait à de la confiance. Une vague de chaleur et de lumière passait en elle. C'était une vague très douce dans l'âme et dans le corps, qui la ramenait vers la vie. Elle n'avait plus froid. Car cet être là, elle le savait, l'aimait de la façon la plus pure qui soit. Son amour était beau et aérien comme les bulles de savon qu'elle faisait quand elle était enfant. Ses beaux yeux bruns avaient le pouvoir de voir l'intérieur et d'y voyager . Il n'y avait rien à cacher. C'était comme si elle la connaissait depuis toujours.
C'est depuis ce jour qu'elle est plus heureuse et plus forte. c'est un peu comme s'il lui était poussé une nouvelle peau, une peau magique; fine, invisible à l'œil nu, mais qui la solidifie et la réchauffe encore plus. Souvent, on la surprend avec un sourire aux lèvres et personne ne sait. Elle a une fée, à protéger, et qui la protège. Elle sent que le jour approche, où elle ne sera plus un fantôme.
Le jour du fantôme
Elle se sent un peu comme un fantôme, là, tout le temps. Si elle parle on lui répond à peine, et on ne l'écoute pas. Ou alors, on la voit, lorsque l'on a besoin de quelque chose venant d'elle. Elle ne s'est jamais fait d'illusions malgré tout. Elle l'a toujours su.
Tu as toujours su que tu n'avais pas assez de force en toi pour être aimée des gens alentour, ni même pour entrer dans leur champ de vision, dans leur champ lexical, dans leur coeur ou leur âme.
La nuit, quand elle ne dort pas, elle a l'impression d'avoir des fesses et un ventre démesurés, qui débordent, et elle ne voit plus que ça. Elle sait bien que c'est faux mais elle le voit, parce que c'est la nuit, et la nuit, plus de contours, à rien, plus même de contours aux rêves, plus de balises. La nuit, j'ai le droit de voir ce que je veux, dit-elle.
J'ai même le droit, moi qui ne ferais jamais de mal à une mouche, d'imaginer que je fous mon poing dans la gueule de quelqu'un qui m'a énervée dans la journée. J'ai même le droit de m'imaginer belle. La nuit j'ai tous les droits. Pourtant je ne l'aime pas.
Car
Peut-être que j'aime les cadres, après tout.
Le lendemain, c'est le jour du fantôme. Le brouillard recouvre la ville. Il est si épais qu'elle a l'impression qu'on pourrait le saisir à pleine mains, comme du coton, comme une barbe à papa. En sortant, on se rend juste compte qu'il est intangible et glacé. Un corps, puis une jambe, puis une main, puis à peine une pointe des pieds. On joue à cache-cache. On est flou. On s'évapore. Elle est fatiguée. Elle n'a pas dormi. Son chat a miaulé. Elle ne sait plus réellement qui il est.
Elle s'est demandé toute la nuit comment fuir. Elle est fantôme, dont on puise toute la substance.
Un jour, tu aurais voulu disparaître. Cela n'aurait pas marché. Tu aurais râté ton coup, ce qui t'aurait mise encore plus dans la merde. On t'aurais emmenée à l'hôpital. Tu aurais traîné une sonde avec plein de sang dans le tuyau parce que tu aurais tout le temps voulu remuer. Le tensiomètre t'aurait empêchée de dormir en te serrant la nuit. Il y aurait eu tout une ribambelle de psychiatres différents qui se seraient succédé dans ta chambre et qui t'auraient tout le temps posé la même question. Ils t'auraient même fait pleurer. Des personnes très froides, très séveres qui auraient voulu savoir si tu allais recommencer. Tu aurais bien saisi, et tu serais allée dans leur sens. Tu serais sortie. Un peu plus heureuse qu'avant.
Tu aurais rencontré, par hasard, un homme. Il se serait appelé Matthieu. Parmi toutes les femmes jeunes qui sont là, au boulot, il n'aurait vu que toi. Tu aurais su, par la suite, qu'il était marié. Tu te serais bien sûr doutée qu'il ne voulait juste que baiser ton corps. Tu aurais tout accepté de lui. Parce qu'il serait arrivé là, dans cette période de déchéance, comme un sauveur. Parce qu'il t'aurait regardée. Parce qu'il t'aurait réveillée. Et parce qu'il faut l'avouer, tu aurais eu une forte envie de faire l'amour. Il aurait été le meilleur partenaire sexuel de ta vie.
Tu ne devais plus jamais le revoir.
Puis
la vie aurait alors continué.
Il t'aurait poussé des branchies, sans que tu saches pourquoi. Tu aurais pu de moins en moins respirer l'air ambiant. Tout cela, imperceptiblement, sans que tu t'en aperçoives toi-même. Tu serais juste rentrée chez toi, un peu plus asphyxiée, chaque soir.
Et sur ta chaise, là, fantômatique, tu serres les dents. Parce que...tu ne sais pas ce que tu dois aller faire..comme courses.
Il y a des courses pour quand elle va bien, et des courses pour quand elle va mal. Alors elle écrit parce qu'elle n'ose pas sortir et choisir. La direction dans laquelle elle veut aller. Ou ne veut pas. Elle est immobile, comme prise dans les serres glacées du brouillard, mais elle sait qu'elle est juste prise à sa propre peur.
ADI
Hier soir je ne trouvais pas le sommeil. Roulée en boule comme un papier chiffonné au fond de mon lit, j'aurais voulu te rejoindre. C'est sûr tu m'aurais ouvert tes bras et ouvert le passage. Je te trouve beaucoup de cran. Je m'en veux aussi, tu peux pas savoir, parce que des fois, j'avais envie de te dire, oh ta gueule c'est bon, parce que faut pas croire, tu n'es pas parfaite, des fois tu étais chiante, tu criais au loup en public et tu connais la phrase, quand on crie au loup trop souvent... et puis vlan, voilà, comment ne pas s'en vouloir après, des moments où j'ai pu te rembarrer. C'est aussi pourquoi je serre les dents, et je me tais. Beaucoup de choses sont de travers. J'ai fait le bilan, familial, professionnel, amoureux, et de tout mon être, la moindre particule de moi, la moi-construite, mon identité. Je suis une tour en mikkado. C'est de travers. J'ai peur, de ne rien avoir à dire à ma psy samedi, parce qu'il y a des moments c'est tellement de travers, que même parler est vain. Je t'embrasse, petite démonteuse de stylos têtue chiante attachante.
Dolor
Je me sens si mal, si paumée de vivre. Je me sens balancée d'une bourrasque à l'autre sans avoir un seul but, celui de survivre, c'est tout. Je ne sais pas comment. Je ne sais pas pourquoi.
Bruises
Ce soir là, elle ne s’était pas préparé à manger. Elle s’était assise sur le clic-clac qui faisait face au grand miroir du placard coulissant, un bol rempli de thé à la main, et s’était regardé le boire, pendant de longues minutes.
Ce soir là était pourtant un soir comme les autres. Elle s’était levée à six heures, avait pris le bus pour l’université, s’était efforcée de prendre consciencieusement ses notes dans l’amphi, avait discuté, ri, pris des cafés avec Béa, Max et Cécile. Vers dix-sept heures elle avait repris le bus, bondé d’étudiants, de lycéens et de marginaux pour rentrer. C’était un de ces soirs d’octobre, où il ne fait pas, à proprement parler froid, mais où la grisaille s’infiltre dans les moindres recoins du paysage, sur les trottoirs, les toits, les arrêts de bus, jusque dans la cime des arbres qui se dégarnissent déjà un peu. Un de ces soirs où tout semble commencer à ralentir, de la danse fatiguée et lourde des gens qui vivent leur vie, au cycle de la nature.
Elle avait claqué la porte du F2, puis était allée dans sa chambre pour repasser ses notes au marqueur fluorescent pendant une heure, Creep de Radiohead à tue-tête en fond sonore. Elle avait ensuite ouvert sa fenêtre, fumé une cigarette, et pris le temps de rassembler le linge sale qui jonchait la moquette depuis des jours pour démarrer une lessive. Ensuite elle avait allumé la télévision et regardé des séries, allongée sur son lit.
Quand était venu l’heure du dîner, cela s’était imposé comme une évidence pour elle. Elle avait mis l’eau à chauffer dans la bouilloire, et avait laissé infuser dans cette eau fumante un sachet qui sentait bon la bergamote.
Elle se regarde dans le miroir. Elle aime ces films dont l’intrigue se situe au japon et où les guerrières épéistes sont des femmes. De jolies femmes au visage très fin et aux longs cheveux noirs. Quand elles se battent, elles donnent l’impression de s’envoler dans le vert luxuriant des arbres et le film semble tourner au ralenti. Le soir elles prennent des bains au lait dans les grandes baignoires bordées de mosaïque d’un palais impérial.
Elle s’observe son bol à la main, et essaie dans ce geste de boire, de restituer la grâce dans ses mouvements. La grâce des femmes d’orient, leur façon éthérée de se mouvoir au monde, leur façon de presque danser, jusque dans leurs combats.
Elle tient le bol d’une seule main, avec un léger mouvement du poignet, le bras ni trop ferme, ni trop mou. Puis elle l’enserre de ses deux mains. Elle y trempe légèrement la lèvre, les paupières baissées, puis esquisse un regard par en bas. Le visage s’affine. Les yeux noirs, la pupille concentrée vers le haut, la regardent comme un enfant boudeur qui a commis une faute. Elle tente un regard plus serein. Sa paupière se ferme à demi. Elle relève la tête puis sourit. Son visage s’éclaire. Puis elle refait la moue. Elle fait passer dans son expression la colère, la perplexité puis la neutralité. Sourit à nouveau. Un sourire d’apaisement, puis un vrai rire à pleine dents. Elle joue avec les ombres des lumières qui dansent dans la pièce et qui tantôt éclairent ses yeux, tantôt ombragent sa figure. Elle lape du bout des lèvres le breuvage tiédi, prenant bien soin de relever la tête à chaque gorgée. Puis elle se tourne un peu, regarde son cou, ses longs cheveux marron qui tombent sur ses épaules. Faire attention à son port de tête. Et la relever après avoir bu, pas trop vite, pas trop lentement, juste un bon équilibre pour que cela reste de l’ordre du naturel. Faire attention à bien tenir le récipient, d’un fléchissement léger mais décidé du poignet. Rien ne doit être gauche.
Comment me voient mes gens de l’extérieur ? se demande-t-elle. Comment je forge mes expressions de l’extérieur, quand je suis spontanée, et que je ne contrôle pas ? Comment suis-je perçue ?
Elle se demande si la fille du miroir existe vraiment. La fille éclairée à la lumière tamisée des réverbères qui s’infiltrent par la fenêtre. Celle qui se voit faire les choses, maîtrise, corrige. Préservée de toute émotion, de toute peur.
Elle le sait qu’elle est gauche, un peu timide, qu’elle est vite envahie par la panique dans le tourbillon de la vrai vie. Que sa voix tremble vite quand elle parle, qu’elle n’en maîtrise pas les inflexions. Elle le sait qu’elle ne réagit pas assez vite lorsqu’elle est prise au dépourvu, pour se donner une composition de rigueur. Elle le sait, qu’elle pourrait être plutôt jolie, si sa peur disparaissait. Si cette peur, de vivre, des autres, de grandir, n’était pas partout en elle, dans chacun de ses gestes, sa façon de marcher, un peu tête baissée comme ça, chacune de ses respirations.
Le sens des mots
Amitié : « sentiment d’affection, de sympathie qu’une personne éprouve pour une autre ; relation qui en résulte ».
Le petit Larousse 2008.
Pourquoi dans « affection » on entend à la fois un sentiment d’attachement et de tendresse, et altération de la santé, maladie ? Comment un tel mot peut-il porter tout et son contraire comme une médaille qui se retourne sans arrêt ?
Quelle étymologie peut rapprocher ces deux sens ? Pourquoi tout ce qui touche à l’affectif contient le mal en lui ? Pourquoi deux personnes se reconnaissent à un moment donné et s’éloignent ? J’ai l’impression que dès qu’on aime que ce soit d’amour ou d’amitié on doit obligatoirement avoir mal.
escarres
Difficile de tenir le cap, d’aller travailler quand on n’a dormi que deux petites heures. Je continue mes activités quotidiennes avec un brouillard devant les yeux. Mes nuits sont à nouveau agitées, mes idées sombres reviennent, j’ai trop chaud, je passe en revue mes petits détails, mes inquiétudes, ma méconnaissance de l’avenir qui prennent toujours, la nuit, de grandes proportions. J’imagine que cette rupture d’amitié y est aussi pour quelque chose. Comme si ces derniers temps j’avais éloigné de moi, sans en avoir conscience, les gens qui tenaient un peu à moi, ou qui avaient arrêté de tenir à moi, je ne le sais pas encore. On ne peut jamais être complètement sur la terre ferme bien au chaud, il y a des secousses, des aléas, des séismes qui nous font perdre l’équilibre alors que l’on croyait être stable. C’est aussi pourquoi j’ai autant mal de vivre, parce que j’ai un intense besoin de stabilité, j’ai grandi en développant très peu cette capacité à rebondir sur l’imprévu. Dès que je suis confrontée à un choix, même un choix de rien du tout, quelque chose vacille en moi.
Quelque part, je pense que mon amitié avec A, du fait que nous ne travaillions plus au même endroit était ébranlée. Il nous suffisait de 10 minutes de dialogue de visu hebdomadaires pour que la relation soit entretenue, ait un côté « humain ». Ce n’était pas grand-chose, cela suffisait pour y insuffler un peu de fantaisie et de légèreté, du moins pour moi. Quand on ne communique plus que par les dialogues hachurés des textos, tout devient virtuel, et pire, on fait des erreurs, on ne comprend pas toujours le sens que l’autre a voulu y mettre, on peut en être intriguée, blessée, ça peut occasionner des griffures très graves à partir de malentendus qui étaient au départ anodins. Alors qu’une inflexion de la voix, un sourire, les bises du bonjour, tout cela compte.
Un jour on avait voulu pique niquer au parc, il avait tellement plu qu’on avait fini par rentrer pique niquer chez moi. Et de confidence en confidence, elle avait pleuré, puis s’était penchée pour me faire un bisou parce qu’elle était « désolée » de plomber l’ambiance, et je lui avais caressé un peu les cheveux pour la consoler. Et un jour j’avais moi aussi pleuré, dévoilé cette part d’émotif en moi, quand S venait de rompre. C’est cela aussi qui prouve l’amitié, les pleurs, le fait de se dévoiler devant l’autre dans sa souffrance. Toutes les amies qui ont pleuré dans mes bras et que j’ai consolées, ou inversement, sont des gens que je n’ai jamais oubliés, que je n’oublierai jamais. Tout cela pour dire que le physique compte, la voix, les yeux, le ton d’une personne, son expression, ça ne compte pas seulement en amour. Ca compte quand on choisit sa psy, quand on entre en affinité avec certains collègues…et ça compte en amitié. Pourquoi, parce que c’est à une personne que l’on attache, pas à des mots, sinon on devient comme ces ados qui ne vivent que dans le virtuel, sinon autant s’acheter une Nintendo DS et un jeu où l’on se créée un réseau social avec lequel on interagit comme bon nous semble et qui fait ce que l’on a un peu envie qu’il fasse.
J’ai l’impression que quelque part, à chaque rupture, qu’elle soit amoureuse ou amicale, on est amputé d’un bras, d’une jambe, et moi je titille cette douleur pour la ressentir pleinement, ressentir pleinement les conséquences de chacun de mes choix.
C’est mieux ainsi. Cette amie, elle allait partir pour Lyon de toute façon. J’aurais eu du mal à lui faire mes adieux, à m’empêcher de pleurer, or je m’étais promis de la booster, de tout faire pour la booster à partir courageusement. Mes larmes lui auraient donné mal au cœur ou un peu de mauvaise conscience peut-être, là elle sera bien. Elle pourra aborder cette nouvelle vie comme une page complètement vierge. Je conçois l’amitié comme étant un sacrifice, c'est-à-dire, penser au bien de l’autre, même si on ne peut s’empêcher en tant qu’être humain de vouloir penser à soi-même et c’est parfois difficile. J’ai parfois failli à cette tâche, j’ai parfois ressenti de la déception lorsque je lui ai laissé entendre que j’allais mal dans un mail, ou j’attendais malgré tout écoute, peut-être conseil, mais aucune réponse. J’ai donc failli à mon rôle d’amie complètement désintéressée. Mais en revanche il n’aurait pas fallu que je lui montre que j’étais triste qu’elle parte. Il est donc mieux que nous nous quittions fâchées. Nous nous sommes lacérées de mots très forts, qui font mal, nous nous en voulons mais il n’y a rien à regretter. Elle partira en toute bonne conscience, avec l’idée que je ne suis qu’une conne qui n’en valait pas la peine. C’est mieux comme ça.
Moi, je triture cette amitié morte en tout sens pour accepter ce deuil. Je suis encore plus seule qu'avant.
Je soupçonne mon autre ami de la même ville que moi d'être un peu tombé amoureux alors j'ai là encore pris mes distances, parce que ça ne me donnait plus de plaisir de le voir maintenant que cette "ambiguité" planait un peu et me dérangeait fortement.
Au nouvel an, soit je suis sage et je reste chez mes parents, soit je rentre chez moi et je m'achète une bouteille de Whisky. Peut-être suis-je réellement quelqu'un d'autodestructeur. En ce moment j'ai mal c'est vrai. Cela passera.
Ce midi, mes élèves "filles" m'ont dit avec toute la gouaille et la franchise qui distingue les élèves de LP qu "elle était belle ma robe" et que "Eh vous êtes belle".
Récréation
Il y a ces personnes avec qui on sympathise, discute, de tout et de rien, qui partagent nos repas et nos pauses, par intermittence, autant de rencontres qui comptent un peu quand même mais qu’on oubliera vite, parce que ça va, ça vient. Gravite autour de chacun ce noyau dur, ce point d’appui qui rend tout cela supportable, le fait de n’être au fond que peu de chose, des êtres de passage les uns pour les autres. On le sait. On travaille quand même à s’apprécier, même pour peu de temps dans une vie, sur fond de sonneries et de machines à café. Je remarque la bague de cette femme, une grosse et jolie pierre verte, et elle me raconte, cette bague, ses parents, ses frères et sœurs. Je remarque cette jeune collègue revenue depuis peu et lui demande, son petit bébé, la nourrice, les dents. Cet ami, philosophe, avec qui je bois un verre parfois, qui voudrait tant ne pas se lever et dormir chez lui, le matin. Qui me demande dix fois par journée si ça va, parce qu’ici, ce n’est pas comme dehors, on ne parle pas de vie, de mort, de quêtes, on a moins à se dire, les conversations sont banalisées par un certain décorum. Ou par la fugacité, je ne sais pas. Ces stagiaires qui misent tout sur cette année là, qui découvrent ce que c’est, et que j’encourage, les visites, l’iufm, les soutenances, j’étais à leur place il y a deux ans. Il y a les rigolos, leur gouaille, les éclats enjoués de leur voix, les chahuts, les animations. Il y a les ambitieux, les désabusés, je suis d’accord avec les deux écoles. Il y a les syndiqués, les non syndiqués, les représentants du CA et ceux qui s’en tamponnent. Il y a la queue dans les toilettes, à la photocopieuse, au café. Je me gorge de tout cela tant bien que mal. Je prends ce qui façonne, un peu mon quotidien.
Je m’éloigne et j’ouvre mon casier pour voir s’il y a du courrier pour moi.
Il y a cet homme qui a partagé mes nuits assis devant un ordinateur rival, assis, comme ça, juste au bord de la chaise, empressé, le blouson non défait, comme s’il avait l’intention de grappiller 2 minutes à peine, sur cette récréation, sans rester, mais déjà, scotché à l’écran. L’ordinateur le plus proche de l’embrasure de la porte. Son profil, à peine beau, ne m’a pas vue, furtive moi aussi, pressée. C’est un homme très mince, trop mince. Ça lui a donné ce côté corné et maladroit que j’ai aimé quand il me courait après, touchant petit homme qui n’hésitait pas à mettre ce côté imparfait en avant, gaffeur et tendre à la fois. Son corps est fait des déliés mystérieux, que je croyais savoir lire avec ma peau quand mon corps s’entremêlait au sien. Les pleins et les dé-liés de nos corps, de nos bouches avides, et de nos doigts joints ; Etranges hiéroglyphes inscrits à jamais d’une main de sang sur le mur effrité d’une grotte, quelque part. Le visage c’était deux yeux noirs, qui parfois se mettent à briller si fort que tout s’éclaire en lui, et parfois dans de ténus moments deviennent si tristes et si profonds, comme ceux d’un enfant qui sonde et ne comprend pas. Je l’ai parfois surpris dans ces moments et abreuvé de tendresse spontanée et soudaine. Comme un besoin de l’embrasser partout, le serrer, le caresser, quand je le voyais avec ces yeux fugitifs, ce regard qui ne donne aucun change, pris sur le fait. Parfois on chahutait dans le lit de notre amour belliqueux, je me jetais sur lui et il se défendait, me poussait, parfois c’était lui qui me capturait, je me débattais de toute ma force sans parvenir à me libérer, puis on s’épuisait de caresses jusqu’au moment où, engourdis, gonflés de sensations, on s’endormait, nos corps en pagaille, mélangés, gribouillés. Je me réveillais avant lui et j’écoutais sa respiration légère, paisible et régulière.
Il y a ce collègue, grand type maladroit, sérieux et extrêmement touchant qu’on apprend à aimer pour ça, pour ce côté brisé bien à lui. Parfois il agace de ses manies, de ses erreurs, de sa façon d’accorder de l’importance à des détails, de ses incessants discours, mais on se dit qu’on a envie de créer une bulle autour de lui, pour ne pas que le monde l’abîme davantage. J’ai eu du mal à trouver ce cœur, là-dedans, dans ce grand bonhomme maigre aux chemises bien repassées. Mais il était là ce cœur, tellement abîmé et exsangue qu’il ne respirait presque plus. Et ce cœur avait beaucoup à donner sans y croire. Il y a des cœurs qui n’y croient plus, qui se tuent eux-même dans l’œuf ou qui parviennent à sortir en étant déformé. Et quand on quitte cet homme et son cœur en fin d’année, sans savoir s’il travaillera encore avec nous, on est surpris de sentir quelque chose qui monte, qui nous picote un peu, la tête, puis les sinus, puis plus profond.
Il y a cette femme si coquette et si belle qui est mon amie, toute blessée mais restée si douce. Sous les lunettes les yeux engorgés d’avoir probablement pleuré toute la nuit, le corps qui fonctionnait au ralenti, d’avoir tant versé de larmes, encore un peu engourdi, dans la torpeur, la migraine peut-être aussi. Elle s’était fait belle, elle se fait toujours belle. Même quand elle pleure. Quand elle croule ainsi sous la souffrance, quand je la vois, elle qui m’a tant soutenue, assise au bord de la table, un peu recroquevillée, se passant le doigt près de la bouche comme si elle allait se ronger les ongles mais sans jamais le faire, j’ai un barrage qui cède dans le cœur et j’ai envie de la protéger. Elle a des cheveux épais, pleins de reflets, courts et effilés dont la mèche lui tombe un peu sur le visage. Elle porte des couleurs, pleins de colliers, de bagues, toujours d’une apparence travaillée, toujours pleine d’élégance. Son regard toujours plein de bonté de bienveillance même quand elle est triste. On a envie de la préserver.

